Calvin Russell

C’est à Austin, la ville des frères Vaughan (Stevie Ray et Jimmy), que Calvin Russell, sixième d’une famille de neuf enfants, vient au monde pendant la nuit de Halloween 1948. Les bistrots, il connaît, puisqu’il passe ses cinq premières années quasiment derrière le comptoir du Sho Nuff Café, où son père Red fait la cuisine et où sa mère Daisy est serveuse. Ils vivent dans une maison de bois au fond d¹une impasse plutôt crade, derrière le Pete Pisto’s Wrecking Yard, une casse de vieux bateaux. À douze ans, Calvin se met à la guitare et bientôt rejoint son premier groupe, The Cavemen.

La rue devient son univers, il commence à fumer, à boire et à glander. À quinze ans, il fugue à San Francisco et survit sur la route grâce à de petits boulots : plombier, charpentier, magasinier, et se retrouve plusieurs fois incarcéré pour des délits mineurs d¹adolescent. Réfractaire au modèle américain de la réussite financière et sociale, il se marginalise et vend de l’herbe pour subsister. Arrêté plusieurs fois, il passe une dizaine d¹années derrière les barreaux. À la sortie d¹un de ses habituels séjours en prison, il se lance dans un périple à travers le Grand Sud et traverse le Rio Grande à Piedras Negras et El Paso. C’est là qu¹il commence vraiment à écrire des chansons et à chanter de ville en ville, emporté par les rêves flous de cette terre aride, sauvage et brûlante, de ce désert qui s¹étend jusqu’à la Vallée de la Mort et la Baja California : The Valley. Il vit en vagabond sur ce territoire de mirages, mais se faire prendre par les autorités du Nouveau-Mexique, durant l¹hiver 1985, avec de l’herbe américaine plein les poches. Inculpé pour importation frauduleuse de stupéfiants il repasse un an et demi dans les geôles du gouvernement mexicain. " Les prisons mexicaines - dit Calvin - sont très vivantes, et l¹on peut y obtenir tout ce que l’on veut, dans tous les domaines... ".

Lorsqu’il revient à Austin en 1986, il s¹installe dans un trou à rats sous une maison de Patterson Avenue dans le vieux Clarksville, et traîne dans un milieu marqué par l’alcool et la drogue. Il côtoie de nombreux musiciens aussi doués que marginaux, parmi lesquels le légendaire Townes Van Zandt, Willie Nelson ou Leon Russell. Dans cette existence hors norme au sein d’un monde de laissés pour compte, la musique est finalement son seul vrai contact avec les autres, son moyen de communication. C¹est elle qui le maintient debout alors qu’il pourrait renoncer à tout dans sa lente descente aux enfers.

Trois ans plus tard, il fait la rencontre de Patrick Mathé. Habitué d¹Austin, où il se rend trois ou quatre fois par an, celui-ci est invité par hasard en décembre 1989 à la soirée d¹anniversaire d¹un musicien local au Continent Club. Tout est prévu pour une fête bien sympa, dans cette petite baraque des environs : la bière est au frais dans le frigo, le barbecue chauffe dans la cour, et les amplis sont branchés. On commence à jouer quand un nouveau venu arrive avec sa guitare. Il a une gueule assez particulière, et ne semble pas coulé dans le moule du texan moyen. Sa personnalité insolite intéresse Mathé. Du visage marqué émane un regard étonnant, profondément humain, et notre homme maintient ses distances et garde un certain mystère. Lorsqu¹il commence à chanter, le Français est l¹un des seul à écouter ce gars bizarre qui interprète ses chansons à la guitare acoustique. Mathé vient discuter avec lui et le musicien explique qu’il essaie d¹enregistrer un album et voudrait l¹intituler " A Crack In Time ". Or, les choses se présentent si favorablement qu’il envisage sérieusement... de redevenir plombier. Bien que très ami avec de nombreux poètes et auteurs-compositeurs d¹Austin, Calvin Russell n¹a jamais pu faire de carrière faute d’intérêt de la part des producteurs locaux. Depuis des années, il écrit des chansons et joue là où on veut bien le laisser jouer, mais rien de plus, rien de mieux.

Son album, il veut le sortir sous le nom de The Characters, groupe avec lequel il a édité en Allemagne sur un label local un disque intitulé " Act I " dont il a vendu un peu moins de six cents copies. Patrick Mathé l¹en dissuade : il veut Calvin Russell avec tout son talent, et sous son nom qui sonne si bien sur son label New Rose Records. " J’avais déjà cette gueule - se rappelle Calvin - ce qui a sans doute motivé son intérêt pour moi. Je me battais depuis ’âge de 18 ans pour devenir songwriter, vivre de mes chansons et faire un disque. J¹avais connu des hauts et des bas, j¹étais allé trois fois en taule et ’étais sur le point de me dire : t¹as trente ans et maintenant c’est la fin. Nous avons discuté, il a trouvé mon histoire intéressante et a pensé que je devais enregistrer un album. Or cet album, je l¹avais dans ma poche sous la forme d¹une cassette demo ! Je lui ai donnée sur le champ. Il m¹a rappelé le lendemain. Ce mec venu de France me dit : on va faire un disque, et ça a été ma chance. Ma vie a changé. Nous avons enregistré, et la presse a commencé à apprécier ". C¹est comme cela que New Rose publie " A Crack In Time " début 1990. Ce n¹est pas le raz-de-marée, mais l¹accueil est excellent et Calvin commence à venir en France pour assurer sa promotion. Immédiatement, il s¹établit entre l’Hexagone et le texan un contact chaleureux, qui ne cessera de se confirmer avec le temps.

Enregistré aux Studios Arlyn d’Austin et produit par Joe Gracey, " A Crack In Time " propose quatorze chansons efficaces et sans fioritures. Riches d¹intimes dérives et d¹influences diversifiées, " A Crack In Time " dégage un style à la fois très typé et peu commun. C’est parti. Aussi bien dans la country, le blues ou le rock, Calvin Russell impose son charisme dès les premières notes. Sa voix rauque et grave, un peu éraillée, épouse parfaitement la rusticité des guitares folks et les mélodies de ses chansons. Avec son visage de sphinx énigmatique tout droit sorti d¹un western et son Stetson vissé sur le crâne, il apparaît comme l¹ultime cow-boy des temps modernes. Intense, profondément émouvant avec ses histoires de poète du bitume et du sable brûlant, le visage griffé par la vie, il est le représentant symbolique d¹une country épidermique, le rebelle affrontant ouvertement " les lois inutiles qui entravent notre quête du bonheur ", combat solitaire qu¹il se refuse à croire perdu d¹avance.

" Je suis un outlaw ", confirme-t-il sans détour, " une personne sympathique mais rebelle. Je suis contre beaucoup de choses ayant cours dans notre société et que certains veulent imposer comme une vie quotidienne. Quand on veut te forcer la main, il y a une voix en toi qui résiste et qui dit " peut-être, si je veux ". Oui, j¹ai toujours été rebelle, parce que je crois en ce qui est bon et juste et refuse d¹en douter. Je suis notamment contre l’oppression des petits gens qui constituent les classes modestes ".

" Les rebelles sont souvent des personnages intéressants, et c’est pour cela que les gens les aiment. Ils savent qu’eux seuls peuvent changer quelque chose. Lorsque, dans un groupe, tout le monde se comporte de la même façon, la seule possibilité d¹évolution vient de celui qui pense et agit différemment. Moi, j’exprime toutes mes colères à travers mes chansons ".

L’année suivante, il persiste et signe avec " Sounds From The Fourth World ", album de la consécration, également enregistré à Austin avec Joe Gracey. Calvin commence à tourner beaucoup en France, remplissant les clubs, alors qu¹au Texas on l¹ignore toujours. De nombreuses pages de journaux sont consacrées là-bas à l¹étonnante aventure de sa carrière européenne, mais sans profit pour sa musique. Calvin a parfaitement conscience de ne pas être prophète dans son pays, mais en a paisiblement pris son parti, car c’est tout de même bon d¹être prophète quelque part lorsque tant d¹autres ne le sont pas du tout : " J’ai été très paresseux. J’ai jeté ma vie par la fenêtre. J’ai fait pas mal de conneries, ça a été un véritable fiasco et j¹ai raté ma chance aux États-Unis. Alors je me sens veinard d¹avoir une forme de succès, parce que j’ai toujours voulu faire des disques ".

En 1992, Calvin Russell revient sur le devant de la scène avec " Soldier ". Dans le prolongement des deux albums précédents, il l’enregistre encore aux Studios Arlyn, mais la production se fait cette fois sous la houlette de Jim Dickinson, empereur du Memphis Sound qui a travaillé avec Ry Cooder et les Rolling Stones. Le mixage est réalisé à Memphis, et pour Calvin, cette ville si importante pour la création musicale est une découverte : " J’ai beaucoup appris là-bas. Ils jouent différemment des texans, à contretemps alors que nous jouons sur le rythme. Les premières pierres du rock Œn’ roll se trouvent là, et je le savais ; mais avant d’y aller, je ne l¹avais jamais ressenti ".

Début 1994 paraît " Le Voyageur ", album live enregistré à l’Olympia, l¹Elysée-Montmartre, l¹Exo 7 à Rouen et le Zig-Zag à Orléans, reflet d’une tournée marathon dans laquelle Russell et ses acolytes ont donné en un an 178 concerts en Europe. Calvin Russell n¹est pas vraiment prolifique, il enregistre un album à peu près tous les deux ans et demi avec, en général, une dizaine de ses propres titres agrémentés de quelques reprises. Entre deux disques, il se la coule douce, et il faut lui mettre un peu de pression pour l¹inciter à écrire les titres d¹un prochain album.

Son public est donc ravi lorsque paraît en 1995 le très acclamé " Dream Of The Dog ", tournant dans sa carrière. " Dream Of The Dog " est le titre d¹une vieille légende indienne. La pochette, qui reproduit les dessins d’une couverture indienne, révèle les origines Comanches de Calvin, certains des symboles étant originaires de la tribu de son arrière grand-mère. Dans " Dream Of The Dog ", des choses ont changé au plan musical. Mais si l’acoustique a cédé du terrain, les mélodies, la voix et le rythme sont toujours aussi consistants. Dans un ambiance pur Tabasco qui contraste superbement avec des textes marqués d¹une quête subtilement mystique et existentielle, Calvin poursuit avec une écriture poétique affinée sa narration des histoires du destin, de la vie et de la mort, recherche par une âme de routard un peu fatiguée d¹une harmonie avec les autres, l’univers et soi-même. Dès l¹album suivant (Calvin Russell), l’homme au Stetson entame en 1996 un nouveau chapitre de la saga texane. Enregistré et mixé à Memphis, le disque est résolument blues et comble à la fois ses fans et les puristes. Pour souffler avant de préparer le prochain, c’est un best of que propose Calvin Russell avec " This Is My Life ", qui comporte cependant trois nouveaux titres : " Forever Young ", " Texas Song " et " It’s All Over Now ".

Calvin, on l’a déjà compris, est un garçon cool, laidback ! Dans sa maison, à Austin, deux chats mènent leur vie sans bruit tandis qu¹il part de temps à autre faire une balade dans le désert. Il aime la tranquillité, c’est sûr. Tous ceux qui le connaissent le confirment, il est facile à vivre, patient, ne manque pas d¹humour et l’on trouve difficilement des raisons de se quereller avec lui, mais attention, pas question de l’empêcher de vivre comme il l’entend ! Il faut le laisser en paix, respecter sa soif de liberté, et cela explique ses démêlés avec l’Autorité. C¹est un indépendant, on n’empiète pas sur son territoire, et s’il n’a pas envie de vous parler, il vaut mieux dégager. Dans la création, on ne peut pas non plus lui forcer la main. Ce n’est pas le genre d¹artiste que l’on dirige. Il écoute les avis, mais il faut le laisser s’épanouir sereinement, car c¹est ce qui lui permet de garder son authenticité.

Alors que paraît " This Is My Life ", au hasard d¹un arrêt dans une station-service au Texas, son passé d¹adolescent resurgit avec violence. Un policeman remarque l’état de saleté avancé des vitres de sa voiture et lui demande d’en descendre. Quand il découvre qu’il se trouve face à un ancien prisonnier, il appelle les maîtres-chiens par radio. " Ils trouvent mon herbe. Mais ce qui serait de peu d¹importance pour un autre l’est pour moi. Le flic tape mon nom sur son putain d¹ordinateur, et mon casier qui s’affiche lui donne de la lecture pour toute la nuit ". Son passeport est confisqué, et cette peccadille risque d’entraîner l¹annulation de tous ses sursis, et dix années de prison. Finalement les choses s’arrangent, avec une mise en liberté semi-surveillée sous réhabilitation. Si Calvin peut rentrer dormir chez lui, il doit se rendre chaque matin dans une clinique et uriner dans un bocal pour prouver qu’il n’a pris aucune drogue, écouter régulièrement la bonne parole et promettre d’être un bon garçon à l¹avenir.

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