Alors que certains s’essayent, avec plus ou moins de réussite, à distendre les ficelles du blues, d’autres se complaisent à maintenir cette musique solidement ancrée au lit boueux du fleuve Mississippi… quitte à ne jamais la laisser s’en échapper (ne serait-ce que le temps d’un seul accord). D’autres encore parviennent, avec maestria, à se nourrir de sa substantifique moelle, tout en se délectant d’un délicat enrobage issu d’une imagination aussi contemporaine que fertile. Résolument, Nico Duportal est de la race de ces derniers.

Marqué à chaud par des prestations de Jimmie Vaughan, Ray Charles, Luther Allison ou encore Matt « Guitar » Murphy, notre homme s’est fait un devoir de terminer ses études secondaires, au sein de formations estampillées punk ou pub rock, avant de se lancer corps et âme dans l’intransigeant bachotage du blues et du rhythm & blues de grand-papa. Sorti diplômé, l’érudit adepte des 12 mesures n’a, depuis, eu de cesse de célébrer l’art d’Otis Rush, Ike Turner, Larry Williams et consorts aux quatre coins de l’hexagone, puis en Europe et outre Atlantique.

C’est, dans un premier temps, en tant que membre de l’inoubliable combo Rosebud Blue Sauce que Nico fait parler la poudre. Puis, tel un héraut moyenâgeux, il n’hésite pas à payer de sa personne afin de s’imposer sous son propre nom (aidé en cela par ses fidèles Rhythm Dudes).

Il résulte de ces premiers faits d’armes, quatre albums en solo (et une poignée de solides 45 tours) qui le propulsent au sommet d’une musique qui n’imaginait, probablement pas, devoir sa cure de jouvence à un irréductible frenchy.

Dès lors, ce sont ses pairs internationaux qui se mettent à porter aux nues le talent de l’exigeant mister Duportal. Ce dernier fraternise avec le regretté Lynwood Slim mais se paye également le luxe d’accompagner le légendaire saxophoniste Big Jay McNeely, le pianiste de Brooklyn Mitch Woods, l’harmoniciste R.J Mischo ou encore la reine du rock’n’roll, Wanda Jackson. Une assise définitivement confortée par une invitation venue de la côte ouest américaine : participer à l’enregistrement d’un titre sur le CD « Wrapped Up And Ready » proposé par le all-stars band californien, The Mannish Boys (sur le non moins emblématique label Delta Groove). Le Saint Graal pour tout fils spirituel de T-Bone Walker qui se respecte… S’ensuit, la réalisation de l’album « Rocket Girl » pour la chanteuse texane Jai Malano, avant que le chanteur-guitariste décide de se recentrer sur sa propre carrière.

Aujourd’hui, c’est donc « Dealing With My Blues » qui vient jeter un sort vaudou sur les respectables installations sonores des inexorables audiophiles que vous êtes (à moins que ce soit l’inverse). Un disque résultant d’une longue gestation mais qui, pour gagner en fraicheur, a vu son élaboration se terminer au moment même où les musiciens s’emparaient du studio d’enregistrement. Ainsi, sur le vif, certaines idées de départ ont pu être remplacées par d’autres. Toutes s’accordent, quoiqu’il en soit, à mettre en valeur un répertoire (original à 100%) où se croisent des influences qui fleurent bon le terroir (rhythm and blues louisianais, early soul, rockin’ gospel, jungle, quelques réminiscences qui nous font penser à Screamin’ Jay Hawkins et même le très calypso « The one to blame », qui nous offre la possibilité de lever un verre de rhum à la santé de Robert Mitchum et Harry Belanfonte).

L’ensemble, s’il peut paraitre primesautier, n’est cependant pas dépourvu de sens comme l’atteste l’émouvant « Mess and chaos » qui s’attache aux valeurs qui doivent être les nôtres, tout en évoquant de douloureux faits de sociétés. L’ensemble est traité avec tact et maestria par un groupe au diapason (relevé par d’étonnantes nappes d’orgue), qui reste dominé par une guitare plus acérée que jamais. Si on ajoute à cela, la verve musicale de Benoit Blue Boy (maitre incontesté du « ruine babines » et parrain de la scène blues made in France, invité sur « Benzola ascensor ») ainsi qu’un texte dû à la géniale imagination de Don Cavalli, on se surprend à vouloir signer un acte d’attachement à vie avec ce disque, et ce, dès sa première écoute !

Des pointures telles que le guitariste américain Kid Ramos et son compatriote chanteur de rockabilly Big Sandy ne s’y sont pas trompés et abondent en ce sens. Ils agrémentent, à merveille, de leurs proses respectives le riche livret de cet indispensable « Dealing With My Blues ». Une parfaite démonstration des mérites conjugués de Nico Duportal et de ses Rhythm Dudes qui ne sont, décidément, pas qu’une incroyable machine scénique.

David BAERST

Discographie