Napoleon Washington

Lorsque Napoleon a conquis Washington, au fond d’une vallée suisse, il y a pas mal d’années, revenant du Deep South, il croisa Son House, Charley Patton ou Skip James ! De cette rencontre brutale, intense et irrémédiable, naîtra un artiste troublant, à facettes multiples, lunettes noires et longue crinière, humour en cartouchière, le sens de la démesure, le choc des cultures, l’envie du blues...

Nul ne saura jamais ce qui, de ses aventures de jeunesse au sein de différentes formations (Gary Setzer & The Roustabouts, Crawlin’ Kingsnake Blues Band, Rock Bottom...), aura été le plus déterminant dans cette façon de voir le monde bleuté, mais ce dont on est sûr, c’est de l’authenticité d’une démarche nouvelle au pays de la précision horlogère, le talent remonté jusqu’au dernier cran, et sans contrefaçons, à l’état pur...

Napoleon Washington ! Etonnant ! Surtout, ne demandons par pourquoi cet artiste a choisi ce nom sauf à tomber dans le piège d’une explication de texte définitive, mais imaginons plutôt un balancier entre gag, hommage aux esclaves noirs, humour cinglant, procédé mnémonique, ou tout à la fois peut-être....

De toute façon, si Napoleon Washington aime à surprendre, il n’aime rien moins que d’entreprendre, et bien le faire, jusqu’à la perfection... et la précision. Toujours l’horlogerie... Le temps court après lui mais il a toujours une longueur d’avance sur son siècle, avec cette vision de la globalité d’une oeuvre à accomplir.

Bondissant soudain d’une cité dessinée au cordeau en Suisse, Napoleon Washington fit une première visite remarquée en solo, en 2002, avec un 1er album, ³Hotel Bravo², une plongée sans respiration dans le Delta Blues, étonnante puisqu’enregistrée sous un pont routier n’enjambant aucun Mississippi !

Il y a encore les rencontres géniales fortuites. Ou pas, car n’est-ce pas justement le sort des génies de croiser les gens de leur espèce ? Coup de foudre, passion, désir, projet, écriture, scène, imagination, tout est là pour Washington qui croise Simon Gerber, l’homme de l’univers coloré du jazz, et des textes poétiques, ³petits bouts de bonheur passés², Gerber avec qui le Washington partagera d’autres aventures plein de grâce...et de boue ! Une collaboration s’établit, instantanément, dans une intense complicité, qui conduira à un album en 2006.

Rencontres encore, c’est le destin, aventure surtout, un challenge étonnant, provoquer un projet musical avec des gens que l’on ne connaît pas, ou presque, en 2006, sur les terres lointaines de la Grosse Pomme ! Et vogue le navire d’un Conquérant parti signer un album aux senteurs musquées de blues, ³Homegrown².

Les chemins troublants de désirs bienfaiteurs sont parfois sinueux. Tenez, par exemple, cette oeuvre de bienfaisance, ³Help The Blind², en 2008 : est-ce une belle cause ou une vraie fausse imposture affichée ? L’oeuvre d’un gang, louche forcément, le Five Blind Boys ! En fait, ce serait trois arnaqueurs, paraît-il, échappés d’on ne sait où, et dont on sait vaguement, par délation interposée, qu’ils pourraient se nommer Raphaël Pedroli, Simon Gerber et Napoleon Washington, et qu’ils joueraient une sorte de blues crasseux plein de fiel. Au pays de la propreté absolue des sous neuf ? Rigolade ! L’on sait bien qu’au royaume des borgnes, les aveugles sont rois, ou l’inverse peut-être, sauf si c’est un royaume où il fait nuit noire...

Napoleon (sans l’accent sur le ³e² pour ne avoir à justifier des actes d’un homonyme dont il ne sent pas vraiment proche), a plusieurs cordes à son arc, des cordes tendues vers l’art ! Sa formation de designer, notamment, lui permet de peindre son site aux couleurs originales de l’avenir, et également de créer le visuel impeccable et innovant d’un nouvel opus époustouflant. Un album, qui se couvre de la boue du Delta mais se coiffe de l’élégance d’un homme racé !

D’abord une porte qui s’ouvre, ³Come Down Blues², sur le monde de Napoleon Washington. Atmosphère éthérée et voile vaporeux, mais qui semble dire avant tout qu’il faut entrer sans principe aucun, ni espoir de retour, l’esprit largement ouvert et l’âme chevillée au corps, dans un bel ensemble de cohérence, et que la suite sourde d’un seul univers ! C’est voulu, organisé, presque hors du temps ! L’Artiste traque le moindre espace, soigne chaque détail et glisse de bien salutaires petits message subliminaux dans chacun des morceaux. L’alchimie prend. Les sons impeccablement structurés glissent sur une palette musicale plus ouverte encore que les précédents opus (ne jamais se répéter), foin des codes et des étiquettes, l’album est fait seulement de boue, de grâce, et de chatoyantes touches de couleurs posées les unes en superposition des autres, créant à chaque fois, une intensité nouvelle... Mud & Grace, à vivre comme un paradoxe, un oxymore ! Dans l’urgence ou la mouvance...

Francis Rateau

Discographie