Né Robert Lewis Jones le 12 octobre 1925 à Decatur, dans l’État de Géorgie, celui que le monde du blues connaît sous le nom de Guitar Gabriel était le fils de Sonny Jones, un bluesman légendaire comptant à son actif plusieurs enregistrements aux côtés de Blind Boy Fuller. Gabe est tombé sous le charme de la musique de son père dès l’enfance, au point de s’endormir chaque soir avec sa guitare dans les bras, épuisé par des heures d’apprentissage.

Après avoir servi dans les rangs de l’armée américaine au cours de la Seconde Guerre mondiale, Gabriel retrouve une Amérique noire sudiste prête à célébrer la victoire au son d’un blues dansant. Il ne tarde pas à quitter la région de Winston-Salem et se produit de New York à Los Angeles en passant par Philadelphie, Baltimore, Miami, La Nouvelle-Orléans, Nashville, Saint-Louis, Detroit, Chicago, San Francisco Dans le Sud de la ségrégation, la meilleure façon d’échapper au racisme quotidien est encore de se réfugier dans l’univers du spectacle. Gabriel participe à divers spectacles ambulants, à commencer par celui de Chief Wahoo, un vieillard Cherokee qui compte sur son sens de la scène pour vendre ses élixirs miracles.

Par la suite, il est engagé par l’orchestre de la Dixie Classic Fair, une foire agricole annuelle qui se déroule chaque automne à Winston-Salem, où lui est octroyé le nom de Guitar Gabriel. L’orchestre, composé de sept membres, joue toute la journée du jazz Dixieland, du blues et des marches sous un grand chapiteau, avant d’embrayer le soir avec un spectacle de music-hall. Une fois sonnés les douze coups de minuit, le prix d’entrée grimpe sensiblement, on fait sortir les enfants, et les femmes commencent à se dénuder sur scène au son des blues interprétés par l’orchestre. Après plusieurs années de ce régime, Gabe monte sa propre formation, Gabriel and the Troubadours, avec laquelle il se produit l’été avant de reprendre son existence solitaire de bluesman itinérant pendant les mois d’hiver.

Ma rencontre avec Guitar Gabriel remonte au mois de mars 1991. Très vite, je suis devenu son accompagnateur attitré à la guitare acoustique lorsqu’il se produisait en duo, mais aussi au sein du groupe Brothers in the Kitchen avec lequel il jouait en club ou sur les scènes des festivals, c’est-à-dire de plus en plus souvent. C’est ainsi que nous avons pu donner des concerts en Belgique, en Suisse, au Canada et un peu partout aux États-Unis, y compris au Lincoln Center et au Carnegie Hall à New York.

Gabe est mort le 2 avril 1996, au moment où il commençait enfin à jouir d’un succès dont le monde l’avait longtemps privé. Gabe avait une âme indestructible, mais un corps altéré par une vie particulièrement rude. C’est pour lui que j’ai créé la fondation Music Maker. Sa mémoire nous accompagne à chaque instant de notre mission, lorsqu’il s’agit de dénicher des membres oubliés de la communauté du blues afin de mettre en lumière leur talent tant qu’ils sont encore parmi nous.

Tim Duffy

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